Les amis du patrimoine

Historique 2025

L'épopée insolite des colporteurs des Bois Noirs, dans la Loire (42), est une histoire fascinante qui illustre l'ingéniosité et l'esprit d'aventure des habitants de cette région de moyenne montagne, située au nord-ouest du département, à la croisée du Forez, de l'Auvergne et du Bourbonnais. Ces colporteurs, actifs principalement entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, ont transformé une nécessité économique en une aventure commerciale d'envergure internationale. 

Originaires de la Montagne thiernoise et des Bois Noirs, une zone rurale pauvre où l'agriculture et l'exploitation forestière ne suffisaient pas à subvenir aux besoins des familles, ces marchands ambulants ont commencé par vendre les produits locaux, notamment la quincaillerie thiernoise (couteaux, outils, etc.). Poussés par la surnatalité et le manque de ressources, ils ont rapidement élargi leur horizon. Leur périple ne s'est pas limité à la France : ils ont sillonné l'Europe, traversé la Méditerranée, atteint le Moyen-Orient, les Amériques et même les Antilles, adaptant leurs marchandises aux besoins et aux goûts des populations locales. 

Ce qui rend cette épopée "insolite" est la diversité des produits qu'ils proposaient et leur capacité d'adaptation. Outre la quincaillerie, ils ont commercialisé des textiles lyonnais (comme des couvertures ou de la mousseline de Tarare), des vêtements espagnols, et même des armes en Sicile, en Grèce, en Turquie ou au Mexique, profitant des contextes locaux comme les troubles politiques ou les demandes spécifiques. Leur talent pour le commerce leur a permis de prospérer là où d'autres auraient échoué. 

Contrairement à d'autres colporteurs qui s'établissaient durablement à l'étranger, ceux des Bois Noirs restaient profondément attachés à leur terroir. Les profits accumulés servaient souvent à acheter des terres ou à améliorer leurs maisons familiales, reflétant un désir de retour aux racines une fois la fortune faite. Quelques exceptions notables concernent ceux qui, enrichis, se sont lancés dans le négoce international ou sont devenus "bazardiers" en Champagne, mais ces cas restent rares. 

Cette histoire est notamment documentée par des auteurs comme Jean-François Faye et Sylvie Vissà, dans leur ouvrage *Ils rêvaient le monde : trajectoires de colporteurs*. À travers une trentaine de récits, ils retracent des destins variés, des succès éclatants aux échecs tragiques, offrant un tableau vivant de cette aventure humaine. Leur travail s'appuie sur des archives, des témoignages oraux et des recherches historiques approfondies, révélant une facette méconnue du patrimoine de la Loire. 

Aujourd'hui, cette épopée continue d'inspirer : elle est évoquée lors de conférences, comme celles organisées par l'association des Amis des Bois Noirs, et célébrée dans des événements locaux, tels que la Foire des Colporteurs de Chabreloche. Elle témoigne d'une époque où l'audace et la débrouillardise ont permis à des gens modestes de "rêver le monde" tout en restant ancrés dans leur terre natale.